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L'Abbesse de Castro etc
Stendhal

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La premiŠre chose … faire, lorsque l'on veut connaŒtre l'histoire d'Italie, c'est donc de ne point lire les auteurs g‚n‚ralement approuv‚s; nulle part on n'a mieux connu le prix du mensonge, nulle part, il ne fut mieux pay‚*.
* Paul Jove, ‚vˆque de C“me, l'Ar‚tin et cent autres moins amusants, et que l'ennui qu'ils distribuent a sauv‚s de l'infamie, Robertson, Roscoe, sont remplis de mensonges.  Guichardin se vendit … C“me Ier, qui se moqua de lui.  De nos jours, Colletta et Pignotti ont dit la v‚rit‚, ce dernier avec la peur constante d'ˆtre destitu‚, quoique ne voulant ˆtre imprim‚ qu'aprŠs sa mort. 

Les premiŠres histoires qu'on ait ‚crites en Italie, aprŠs la grande barbarie du neuviŠme siŠcle, font d‚j… mention des brigands, et en parlent comme s'ils eussent exist‚ de temps imm‚morial.  (Voyez le recueil de Muratori l.) Lorsque, par malheur pour la f‚licit‚ publique, pour la justice, pour le bon gouvernement, mais par bonheur pour les arts, les r‚publiques du Moyen Age furent opprim‚es, les r‚publicains les plus ‚nergiques, ceux qui aimaient la libert‚ plus que la majorit‚ de leurs concitoyens, se r‚fugiŠrent dans les bois.  Naturellement le peuple vex‚ par les Baglioni, par les Malatesti, par les Bentivoglio, par les M‚dicis, et, aimait et respectait leurs ennemis.  Les cruaut‚s des petits tyrans qui succ‚dŠrent aux premiers usurpateurs, par exemple, les cruaut‚s de C“me, premier grand-duc de Florence, qui faisait assassiner les r‚publicains r‚fugi‚s jusque dans Venise, jusque dans Paris, envoyŠrent des recrues … ces brigands.  Pour ne parler que des temps voisins de ceux o— v‚cut notre h‚ro‹ne, vers l'an 1550, Alphonse Piccolomini, duc de Monte Mariano, et Marco Sciarra dirigŠrent avec succŠs des bandes arm‚es qui, dans les environs d'Albano, bravaient les soldats du pape alors fort braves.  La ligne d'op‚ration de ces fameux chefs que le peuple admire encore s'‚tendait depuis le P“ et les marais de Ravenne jusqu'aux bois qui alors couvraient le V‚suve.  La forˆt de la Faggiola, si c‚lŠbre par leurs exploits, situ‚e … cinq lieues de Rome, sur la route de Naples, ‚tait le quartier g‚n‚ral de Sciarra, qui, sous le pontificat de Gr‚goire XIII, r‚unit quelquefois plusieurs milliers de soldats.  L'histoire d‚taill‚e de cet illustre brigand serait incroyable aux yeux de la g‚n‚ration pr‚sente, en ce sens que jamais on ne voudrait comprendre les motifs de ses actes.  Il ne fut vaincu qu'en 1592.  Lorsqu'il vit ses affaires dans un ‚tat d‚sesp‚r‚, il traita avec la r‚publique de Venise et passa … son service avec ses soldats les plus d‚vou‚s ou les plus coupables, comme on voudra.  Sur les r‚clamations du gouvernement romain, Venise, qui avait sign‚ un trait‚ avec Sciarra, le fit assassiner, et envoya ses braves soldats d‚fendre l'Œle de Candie contre les Turcs.  Mais la sagesse v‚nitienne savait bien qu'une peste meurtriŠre r‚gnait … Candie, et en quelques jours les cinq cents soldats que Sciarra avait amen‚s au service de la r‚publique furent r‚duits … soixante-sept. 

Cette forˆt de la Faggiola, dont les arbres gigantesques couvrent un ancien volcan, fut le dernier th‚ƒtre des exploits de Marco Sciarra.  Tous les voyageurs vous diront que c'est le site le plus magnifique de cette admirable campagne de Rome, dont l'aspect sombre semble fait pour la trag‚die.  Elle couronne de sa noire verdure les sommets du mont Albano. 

C'est … une certaine irruption volcanique ant‚rieure de bien des siŠcles … la fondation de Rome que nous devons cette magnifique montagne.  A une ‚poque qui a pr‚c‚d‚ toutes les histoires, elle surgit au milieu de la vaste plaine qui s'‚tendait jadis entre les Apennins et la mer.  Le Monte Cavi, qui s'‚lŠve entour‚ par les sombres ombrages de la Faggiola, en est le point culminant; on l'aper‡oit de partout, de Terracine et d'Ostie comme de Rome et de Tivoli, et c'est la montagne d'Albano, maintenant couverte de palais, qui, vers le midi, termine cet horizon de Rome si c‚lŠbre parmi les voyageurs.  Un couvent de moines noirs a remplac‚, au sommet du Monte Cavi, le temple de Jupiter F‚r‚trien, o— les peuples latins venaient sacrifier en commun et resserrer les liens d'une sorte de f‚d‚ration religieuse.  Prot‚g‚ par l'ombrage de chƒtaigniers magnifiques, le voyageur parvient, en quelques heures, aux blocs ‚normes que pr‚sentent les ruines du temple de Jupiter; mais sous ces ombrages sombres, si d‚licieux dans ce climat, mˆme aujourd'hui, le voyageur regarde avec inqui‚tude au fond de la forˆt; il a peur des brigands.  Arriv‚ au sommet du Monte Cavi, on allume du feu dans les ruines du temple pour pr‚parer les aliments.  De ce point, qui domine toute la campagne de Rome, on aper‡oit, au couchant, la mer, qui semble … deux pas, quoique … trois ou quatre lieues; on distingue les moindres bateaux; avec la plus faible lunette, on compte les hommes qui passent … Naples sur le bateau … vapeur.  De tous les autres c“t‚s, la vue s'‚tend sur une plaine magnifique qui se termine, au levant, par l'Apennin, au-dessus de Palestrine, et, au nord, par Saint-Pierre et les autres grands ‚difices de Rome.  Le Monte Cavi n'‚tant pas trop ‚lev‚, l'oeil distingue les moindres d‚tails de ce pays sublime qui pourrait se passer d'illustration historique, et cependant chaque bouquet de bois, chaque pan de mur en ruine, aper‡u dans la plaine ou sur les pentes de la montagne, rappelle une de ces batailles si admirables par le patriotisme et la bravoure que raconte Tite-Live. 

Encore de nos jours l'on peut suivre, pour arriver aux blocs ‚normes, restes du temple de Jupiter F‚retrien, et qui servent de mur au jardin des moines noirs, la route triomphale parcourue jadis par les premiers rois de Rome.  Elle est pav‚e de pierres taill‚es fort r‚guliŠrement; et, au milieu de la forˆt de la Faggiola, on en trouve de longs fragments. 

Au bord du cratŠre ‚teint qui, rempli maintenant d'une eau limpide, est devenu le joli lac d'Albano de cinq … six milles de tour, si profond‚ment encaiss‚ dans le rocher de lave, ‚tait situ‚e Albe, la mŠre de Rome, et que la politique romaine d‚truisit dŠs le temps des premiers rois.  Toutefois ses ruines existent encore.  Quelques siŠcles plus tard, … un quart de lieue d'Albe, sur le versant de la montagne qui regarde la mer, s'est ‚lev‚e Albano, la ville moderne; mais elle est s‚par‚e du lac par un rideau de rochers qui cachent le lac … la ville et la ville au lac.  Lorsqu'on l'aper‡oit de la plaine, ses ‚difices blancs se d‚tachent sur la verdure noire et profonde de la forˆt si chŠre aux brigands et si souvent nomm‚e, qui couronne de toutes parts la montagne volcanique. 

Albano, qui compte aujourd'hui cinq ou six mille habitants, n'en avait pas trois mille en 1540, lorsque florissait, dans les premiers rangs de la noblesse, la puissante famille Campireali, dont nous allons raconter les malheurs. 

Je traduis cette histoire de deux manuscrits volumineux, l'un romain, et l'autre de Florence.  A mon grand p‚ril, j'ai os‚ reproduire leur style, qui est presque celui de nos vieilles l‚gendes.  Le style si fin et si mesur‚ de l'‚poque actuelle e–t ‚t‚, ce me semble, trop peu d'accord avec les actions racont‚es et surtout avec les r‚flexions des auteurs.  Ils ‚crivaient vers l'an 1598.  Je sollicite l'indulgence du lecteur et pour eux et pour moi. 

II 

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